Là ça devient vraiment chouette : avec toutes les informations précédentes, on va pouvoir donner un visage à notre ancêtre et à celles et ceux qu’il a côtoyé durant sa vie ! On va aussi pouvoir apprendre les détails plus insolites de sa vie et les relier à l’histoire du pays.
En 1846, la France est gouvernée par la Monarchie de Juillet, sous le Roi Louis-Philippe 1er et dans un contexte de troubles économiques et politiques.

Joseph Polycarpe (orthographié avec un y) naît le 14 mai 1846, dans la maison de ses parents (le nom de la rue n’est pas précisé) à Ablain-Saint-Nazaire, village de moins de 900 habitants l’année de sa naissance.
Sur la carte de Cassini d’avant l’industrie minière, Ablain Saint Nazaire, ainsi que plusieurs autres lieux qui auront de l’importance dans la vie de Joseph Polycarpe.
Il est le fils légitime de Timothée Joseph Lherbier, journalier de 24 ans, et Archange Marguerite Noiret, âgée de 22 ans. Le terme journalier, similaire à « ouvrier », « manœuvre » ou « manouvrier », désigne les travailleurs et travailleuses qui ne possèdent pas leur propre terre et louent leur force de labeur à la journée, la plupart du temps pour du travail agricole. La famille est probablement d’une classe sociale assez basse, avec peu de biens. Deux mois après la naissance de Joseph Polycarpe, ils vivent tous les trois dans une maison, sans partager leur habitation avec d’autres personnes, que ce soit de la famille, des voisins de palier ou des domestiques. Le contexte économique est plutôt mauvais pour celles et ceux qui travaillent la terre à cette époque.
Une « banale crise du pain cher » entraîne d’abord une crise de sous-consommation liée à la chute des productions agricoles, ainsi que la mise au chômage des ouvriers agricoles compte tenu de la faiblesse de la récolte. Pour leur part, les fermiers et les métayers se trouvent réduits à l’auto-consommation, une fois les prélèvements fiscaux ou contractuels effectués. Le poids décisif de l’agriculture dans l’économie du pays explique la transmission de la crise, des campagnes aux villes. […] À ce stade, le mécontentement populaire donne à la crise économique un caractère politique : les paysans accusent les spéculateurs de profiter de la pénurie, la bourgeoisie s’inquiète de la chute de ses revenus et de la montée des tensions sociales, enfin l’ensemble de l’opinion reproche au gouvernement de ne pas taxer le pain et de ne pas réprimer les agissements des monopoleurs. La révolution est en marche.
Cette séquence d’aspect très mécanique trouve de multiples ancrages dans la chronologie des années 1846-1847. Après les résultats médiocres de 1845, la récolte de 1846 est franchement mauvaise, en raison d’un été trop sec dans le Nord et l’Est de la France et pluvieux en Normandie. Comme en Irlande, la crise agricole a pour point de départ la chute de la production de pommes de terre.
« Deux crises économiques modernes : 1846 et 1848 », Anthony Rowley, paru dans « Revue d’Histoire du XIXe siècle – 1848 » en 1986, page 82.
Papa Timothée Joseph est né en 1822 à Ablain-Saint-Nazaire. Ses parents, Pierre Philippe Lherbier et Thérèse Sophie Joseph Viseux, sont ménager et ménagère, c’est-à-dire qu’ils cultivent leur propre terre, dont ils sont propriétaires (aucun rapport avec le fait de « faire le ménage »)
Maman Archange Marguerite est née en 1824 à Avion, village limitrophe. Ses parents Polycarpe François Joseph Noiret et Marie Louise Parent sont également décrits comme ménager et ménagère.
Bref, les parents de Joseph Polycarpe sont issus du même milieu géographique et social. Ils se sont probablement rencontrés à Ablain-Saint-Nazaire, où Archange Marguerite était servante, comme décrit dans leur acte de mariage. Le recensement 1841 indique qu’elle vit toujours avec ses parents à Avion, elle a donc commencé à être servante un peu plus tard. Malheureusement, on ne peut savoir dans quelle famille ni à quelle adresse elle a travaillé, peut-être juste après la mort de son père, en 1844 ?
Le prénom Joseph est donné à une majorité de personnes à son époque et dans son environnement traditionnellement catholique, homme comme femme. En revanche, le prénom Polycarpe est très rare et signifierait « celui qui est fructueux » en grec (et non pas « plusieurs poissons plats.) Il l’a probablement reçu en hommage à son grand-père maternel décédé deux ans avant sa naissance.
En 1848, ses parents accueillent leur première fille, sa petite sœur Louise Thérèse, dans leur maison d’Ablain-Saint-Nazaire
En 1851, ils habitent à Avion, le village natal de maman Archange Marguerite. Ils vivent avec sa mère âgée de 70 ans, Marie Louise Parent, qui est précisée comme « vivant du travail de ses enfants » et qui sont décrits comme étant journaliers et cultivateurs. C’est dans cette maison, grand-rue de l’église, que va naître Pierre François, le troisième enfant.

Le recensement a lieu un mois après sa naissance et précise que maman Archange Marguerite est déjà de retour au travail.

Mamie Marie Louise va décéder quelques mois plus tard et la petite famille va donc retourner à Ablain-Saint Nazaire, où naît Marie Romaine, en 1853

En 1856, Joseph Polycarpe a 9 ans et vit dans la grand-rue d’Ablain-Saint-Nazaire avec ses parents, ses adelphes Louise, François et Marie, et le petit Louis Chezeau, 5 ans, un enfant des Hospices de Paris.

Louis Chezeau naît dans le 11e arrondissement de Paris en août 1851, mais son acte de naissance a disparu pendant les émeutes de la Commune, comme beaucoup d’autres archives. L’état civil a été reconstitué mais donne nettement moins d’informations et comporte souvent des erreurs. Trois jours après sa naissance, le bébé Louis est admis aux Enfants Assistés de la Seine.
Les petits parisiens sans parents pour s’occuper d’eux sont souvent envoyés « en province » où de jeunes mères allaitantes peuvent prendre soin d’eux en parallèle de leurs propres enfants, contre rémunération. Cependant, ce système est très peu surveillé. Les abus sont fréquents et si la mortalité infantile est déjà naturellement élevée, les enfants placés ont encore moins de chance de parvenir à l’âge adulte :

En 1857 naît Alfred Nicolas, à Ablain-Saint-Nazaire. Pour la première fois, papa Timothée est capable de signer un acte ! L’un des témoins est son cousin menuisier François Deltour, déjà présent pour leur acte de mariage

En 1860, la famille accueille la petite sœur Clémence Joseph. Et papa Timothée a déjà oublié comment signer. C’est encore le cousin menuisier qui est témoin.
En 1861, Joseph Polycarpe a 15 ans et est journalier, comme ses deux parents. Ils vivent à 9 dans la maison de la grand-rue d’Ablain-Saint-Nazaire, avec Louise, François, Marie, Alfred, Clémence, et Louis Chezeau qui est toujours là

En 1863, encore une naissance ! Son petit frère Augustin Joseph

En 1865, sa grand-mère paternelle Thérèse Sophie Joseph Viseux décède, à l’âge vénérable de 80 ans. Elle est née sous Louis XVI et fut cuisinière à Arras à l’époque napoléonienne. Elle habitait à quelques portes de chez eux, à Ablain-Saint-Nazaire, avec une de ses fille et petite-fille, toutes trois journalières (et donc probablement très pauvres). C’est papa Timothée qui a rapporté son décès à la mairie.

En 1866, Joseph Polycarpe a 20 ans et vit avec ses parents et ses adelphes Louise, François, Alfred, Clémence et Augustin, et Louis Chezeau le frère de lait. Sa sœur Marie Romaine est inexplicablement absente, erreur de l’agent de recensement ? Cette année est aussi celle du service militaire pour Joseph Polycarpe. Les fiches militaires sont une mine de renseignement et auraient notamment donné une description physique de son visage ! Cependant, énormément d’archives ont été perdues à cause d’une bombe allemande en juillet 1915, sur le Palais Saint-Vaast, qui abritait alors les archives.
A la toute fin de cette année naît Hubert Pierre Philippe, probablement nommé d’après son grand-père paternel.

Archange Marguerite Noiret aura donc vécu 8 grossesses entières et n’aura perdu aucun enfant en bas âge, c’est une réussite qui mérite d’être saluée, d’autant plus qu’elle a également élevé un enfant supplémentaire ! La mortalité infantile de la région était d’environ 17% de décès avant le 1er anniversaire à cette époque, cela donne de précieuses indications sur ses compétences parentales, et probablement son instruction concernant l’hygiène infantile.
En octobre 1869, la petite sœur Clémence meurt à l’âge de 9 ans, dans sa maison. C’est Joseph Polycarpe et son père qui déclarent sa mort à la mairie. Aucun pic de décès dans les registres d’Ablain-Saint-Nazaire ne suggère une épidémie et les journaux ne font pas mention d’un quelconque accident.

En mai 1871, sa sœur Louise Thérèse se marie à Ablain, et Joseph Polycarpe fait partie des témoins (mais il ne sait pas signer) Elle a eu 2 enfants avec Hubert Rémy Devillers avant de l’épouser. Six mois plus tard, sa sœur Marie Romaine se marie à son tour, avec un journalier nommé Augustin Joseph Lallart.
Leur père Timothée Lherbier meurt à l’âge de 50 ans en 1872, à Liévin. Les deux déclarants de son acte de décès sont décrits comme ouvriers mineurs, ce qui invite à penser qu’ils ont été collègues, même si à son décès Timothée était redevenu journalier.

En 1873, probablement à la suite de la succession de papa Timothée, ses héritiers vendent plusieurs biens immobiliers de leur village. L’article précise que Joseph Polycarpe est resté vivre à Liévin où il travaille à la mine.
Mais de quoi s’agit-il précisément ?
MANOIR (AMAZÉ, NON AMAZÉ).
Un manoir est une parcelle close de haies, en général au cœur du village. Il est généralement le lieu du jardin et du verger. Il est dit amazé quand il porte une construction (une maison, une dépendance). Il se distingue donc d’une terre labourable, généralement “openfield” ou campagne ouverte, soumise aux règles de l’assolement triennal et de la vaine pâture.
Karl-Michael Hoin (8 novembre 2025). Manoir (amazé, non amazé). Avant Laprée
Un bien grand nom pour un petit bout de terrain avec un cabanon…
En 1873, son frère adoptif Louis Chezeau épouse Florence Constance Joseph Delaby à Liévin. Un des témoins est Pierre François, le petit frère de Joseph Polycarpe qui né la même année que Louis. Même s’ils ne sont pas biologiquement apparentés, ils ont été allaités ensemble et se connaissent depuis une vingtaine d’années.
Louis et Florence ont déjà un premier enfant né en 1871, soit du vivant de papa Timothée et en attendent un deuxième ! Florence est enceinte de 7 mois au moment de son mariage !
A 28 ans, il est temps pour Joseph Polycarpe de se marier. Il épouse Juliette Maria Louart, une journalière de 21 ans en 1874. Ce sont les premiers de l’année à se marier ! Elle habite à Angres avec sa famille depuis plusieurs années, à quelques rues de celle de Joseph Polycarpe, mais étonnamment, sa famille ne travaille pas dans les mines : son père est voiturier, son frère est cultivateur, et elle a un beau-frère menuisier et un autre cordonnier !

Son prénom est orthographié avec un i cette fois-ci
Les parents de Juliette ne sont pas présents mais ont signé l’acte de consentement chez le notaire quelques jours avec le contrat de mariage.
Les quatre témoins sont apparentés à Juliette, même quand ils ne sont précisé n’étant qu’« ami de l’épouse ». Le dernier est notamment son cousin issu d’issu de germain (il est probable qu’ils ignorent ce lien de parenté si ténu)
Globalement, la majorité des habitants de ces petits villages du Pas-de-Calais sont apparentés d’une façon ou d’une autre (la consanguinité n’est pas une légende…)
Juliette a de nombreux frères et sœurs, dont Marie Joseph Louart dont il existe une rare photographie sur laquelle elle a plus de 80 ans ! Son fils épousera la fille de Hubert Pierre Philippe, le petit frère de Joseph Polycarpe.

En 1875, son frère Pierre François épouse Émilie Joséphine Joseph Derisbourg. Pierre François et Joseph Polycarpe sont tous les deux décrit comme ouvriers mineurs.
En février 1876 naît le premier enfant de Joseph Polycarpe et Juliette Maria Joseph : leur fils Laurent Nicolas Joseph Lherbier. Le maire est Jean Joseph Letombe, qui avait procédé à leur mariage. Le second témoin s’appelle Henri Joseph Descendre et est techniquement le cousin issu d’issu de germain de Juliette Louart, ils ont des arrières-arrières-arrières grands-parents communs ! (appelés aussi « quadrisaïeuls ») ! Mais ils sont nés dans les années 1660, il est probable qu’ils ignorent ce faible lien de parenté.

Une dizaine de mois plus tard, le recensement indique qu’il est houilleur et habite avec son épouse et leur enfant, mais aussi avec son petit frère Alfred Nicolas qui a maintenant 18 ans !
En 1878 arrive son deuxième enfant, nommé Nicolas Laurent Joseph.
En 1880 arrive leur troisième fils, aux prénoms de… Joseph Nicolas Laurent.
Trois fils, et les trois mêmes prénoms, alors qu’il en existe tellement d’autres !

En 1883, naît son quatrième enfant et sa première fille, Laurence Juliette, nommée d’après sa maman. Pour une fois, le second prénom de Joseph est précisé, mais orthographié avec un i.

Trois mois plus tard, son petit frère Augustin Joseph épouse Héloïse Adèle Joseph Delfosses à Angres. Joseph Polycarpe est témoin. Étonnement, Augustin sait signer

En 1884, son fils Nicolas Laurent Joseph décède dans leur maison, à l’âge de 6 ans. L’acte précise qu’il est mort à 4h du matin, ce qui correspond à peu avant 6h de nos jours. Aucun pic de décès dans les registres de Angres ne laisse supposer une épidémie. Et rien dans les journaux de l’époque n’indique un quelconque accident. Ce n’est pas Joseph, possiblement effondré de chagrin, qui va le déclarer à la mairie mais son beau-frère Nicolas Louart, déjà présent lors de la naissance de son neveu.

A cette époque ont lieu d’importantes émeutes provoquées par les décisions de la Compagnie des Mines d’Anzin qui souhaitait durcir encore davantage les conditions de vie déjà très difficile des ouvrier et ouvrières des mines. La grève connu un retentissement national et déboucha sur l’autorisation de création de syndicat, malgré l’absence de compromis de la Compagnie des Mines.
C’est à cette période qu’Emile Zola publie Germinal.
En écrivain très impliqué, il s’est rendu à Anzin pour étudier au plus près la vie quotidienne des mineurs, et est même descendu dans les galeries. Le roman reste une description très réaliste des condition de vie dans le bassin minier et est un excellent moyen de s’immerger dans cette société.
La ville d’Anzin étant distante de Angres d’une soixantaine de kilomètres, il est hélas peu probable que Joseph Polycarpe et lui se soient croisés.

En 1886, naît sa fille Eugénie. Ils vivent tous dans une maison individuelle avec son épouse et leurs quatre enfants vivants, à deux portes de Lucien Descendre, son beau-frère et cordonnier du village (c’est toujours bien d’avoir de bonnes relations, d’autant plus que le papa de Lucien habite avec eux et c’est le garde-champêtre !)

En 1888, son frère Hubert Pierre Philippe épouse Irma Florine Viseux à Angres. Joseph Polycarpe a 42 ans et a manifestement changé d’orientation professionnelle : il est décrit comme journalier à Angres, et non plus ouvrier mineur.

En janvier 1889 naît sa fille Juliette, prénommée comme sa maman. C’est encore son beau-frère et voisin Lucien Descendre qui est témoin, même l’acte a fait une erreur sur son âge et l’a rajeuni de trois ans !

En janvier 1891, sa fille Juliette décède à l’âge de 2 ans. C’est la seconde fois qu’il perd un enfant et cette fois encore, ce n’est pas lui qui vient déclarer le décès à la mairie, mais son beau-frère et voisin Lucien Descendre et son père Philippe Descendre, le garde-champêtre. Les registres de décès n’indiquent rien qui ne suggère une épidémie. Cependant, la semaine suivant son décès, d’énormes inondations submergèrent toute la région jusqu’à la Belgique, qui seraient dues à une rapide fonte des neiges. L’hiver a dû être rude et fatal pour cette enfant de 2 ans, mais les journaux permettent d’écarter la possibilité de noyade :
En 1892 naît son dernier et septième enfant : sa fille Marie Laurence Eugénie. Les témoins de l’acte sont ses frères Alfred Nicolas et Hubert Pierre Philippe. Contrairement à Joseph Polycarpe, ils savent signer.

En août 1895, son petit frère Augustin Joseph prend le bateau à partir de Anvers direction Philadelphie, avec 60$ en poche ! Sa destination finale est le petit bourg de Houtzdale, en Pennsylvanie. Il voyage avec son épouse Héloïse Adèle Joseph Delfosses, et ses jeunes neveux et nièce, Désiré 3 ans (dont il était présent sur l’acte de l’acte de naissance) et Aurore, 6 ans. Ils s’en vont rejoindre leur papa, Désiré, le frère d’Héloïse
Le bateau est composé de migrants venus de toute l’Europe.

En 1899, son frère Augustin Joseph repart pour les États-Unis ! Il embarque sur le navire La Touraine avec son épouse Héloïse Adèle Joseph Delfosse et leur nièce Aurore Marie Delfosses. Cette fois-ci, le navire possède l’électricité et arrive directement à New York !

En l’an 1901, son aîné Laurent Nicolas Joseph, ouvrier mineur, épouse Régina Anne Marie Joseph Decoupigny, une repasseuse qui habite aussi à Angres. Ils sont déjà parents du petit Raymond, né quatre ans plus tôt (soit au moment de son service militaire, à l’époque où il s’est fait tatouer)

Deux semaines plus tard, un violent coup de grisou cause un incendie dans la galerie où travaillait son frère adoptif Louis Chezeau. Toute son équipe de mineurs est touchée, et ceux qui sont toujours vivants sont transportés à l’hôpital le plus proche. Louis y décèdera en quelques heures des suites de ses brûlures…
Depuis les années 1890 existent de grosses tensions entre les ouvriers mineurs belges et français qui travaillent dans les fosses de Lens. Les Français accusant les Belges d’exercer une concurrence déloyale (entre autres) En 1901, dans un climat de manifestations fréquentes, Joseph Lherbier s’est battu avec un mineur au nom belge pour… absolument aucune raison ! Cette bagarre est d’autant plus absurde que le mineur Gédéon Looten, 26 ans, possède la nationalité française et est né à Lille !
Le Grand écho du Nord de la France, 4 avril 1901
En 1904, à la veille de la Toussaint, son fils Joseph Nicolas Laurent épouse Léonie Marie Joseph Becquart. Les témoins sont les oncles Hubert, Lherbier et Louart, du marié, son frère Laurent Nicolas Joseph, et Achille Delahaye, l’instituteur du village. La maman de la mariée n’a pas pu être présente, vivant à Witternesse, un village distant d’une quarantaine de kilomètres.
![Mémère Monie [Léonie Marie Joseph BECQUART], épouse de Joseph [Nicolas Laurent] LHERBIER avec les 3 enfants nés alors : Edwige [Marie Joseph] LHERBIER ta grand-mère, née en 1905 Serge LHERBIER, né en 1912 Isbergues LHERBIER née en 1909 Photo prise sans doute en 1915 ou 1916 pour envoyer à Joseph [Nicolas Laurent] LHERBIER alors sur le front en Salonique. (Source : lettre de Geneviève L. à Cécile B.)](https://vosancetres.com/wp-content/uploads/2025/12/leonie-1915-273x300.jpg)
En 1905, il est cultivateur à Angres et il se fait chouraver des betteraves dans ses charrettes.
Le 10 mars 1906, une explosion ravage 110 kilomètres de galerie appartenant à la Compagnie des Mines de Courrières. La nouvelle de la catastrophe se répand à toute vitesse dans les corons et une immense foule des proches se rassemble à l’entrée des puits de mines. On ne peut qu’imaginer Joseph Polycarpe qui abandonne ses champs pour se précipiter avec sa famille et les autres, dans l’attente et l’angoisse.
Joseph Polycarpe ne descend plus dans les galeries depuis plusieurs années, mais ses fils et gendres restent très concernés par les dangers du métier, sans compter son voisinage, ses anciens camarades du fond et tous les autres habitants qui vivent de l’industrie du charbon.
La Compagnie décide d’arrêter les sauvetages trois jours après la catastrophe dans le but de reprendre l’exploitation au plus vite. Scandalisés d’être ainsi abandonnés, le personnel des mines provoque d’immenses grèves, sévèrement réprimées par les troupes envoyées par Georges Clémenceau. Le pire dans tout ça ? Le 30 mars, treize rescapés remontent, tellement d’autres vies auraient pu être sauvées…
Cinquante mille Gueules Noires font grève, et en profitent pour revendiquer un salaire plus élevé ainsi qu’une sécurité renforcée. (On rappelle que Germinal est sorti une vingtaine d’année auparavant…)
C’est dans ce climat tendu que, l’hiver suivant, sa fille Laurence Juliette épouse Fernand Lherbier, un ouvrier mineur natif d’Ablain Saint Nazaire. Comme son nom l’indique, ils sont apparentés, mais leurs ancêtres communs sont nés en 1712 et 1722, il n’y a donc pas besoin de dispense de consanguinité. Ils ont déjà eu 2 filles ensemble, qui peuvent enfin être légitimées.
L’un des témoins du marié est son oncle Benjamin Lherbier, et c’est un homme impressionnant ! Il sera élu maire d’Ablain Saint Nazaire entre 1912 et 1919 et sa connaissance des terres sous la ligne de feu rendra d’immenses services à l’état-major. Il recevra de multiples décorations et médailles, dont la Croix de Guerre.

En 1911, Joseph Polycarpe se fait encore voler ses affaires !
A cette époque, il est décrit comme fermier patron, et habite rue de Givenchy avec son épouse Juliette et leur petite dernière, Marie. Sa fille Laurence, son mari Fernand et leurs enfants vivent juste à côté !
En avril 1914, sa dernière fille, Marie Laurence Eugénie épouse François Pierre Antoine Perche à Angres. La profession de Joseph Polycarpe n’est étonnement pas précisée sur l’acte, il a juste un blanc à la place. Sa fille a choisi ses grands frère Laurent Nicolas Joseph et Joseph Nicolas Laurent pour témoins !

Et puis arrive l’été 1914…
En août 1914, c’est la Mobilisation Générale. Tout le monde est concerné par la guerre. François Perche s’en va en ignorant probablement que sa jeune épouse est enceinte. Fernand Lherbier, son gendre et voisin, est quasiment borgne et est reconnu inapte.
Son fils Nicolas Laurent Joseph, alors âgé de 38 ans, est « affecté spécial aux Mines de Béthune » : il fait partie de ceux qui sont officiellement mobilisés mais continuent à faire le même métier dans le but de protéger les infrastructures existantes pour continuer à faire fonctionner le pays. En l’occurrence, les mineurs fournissent un charbon essentiel à l’effort de guerre.
François Perche, le jeune époux de Marie Laurence Eugénie est fait prisonnier à Maubeuge dès septembre 1914, et est envoyé en Allemagne. Il y décèdera de pneumonie au lazaret de Mulheim en janvier 1917 et sera enterré là-bas.
En décembre 1914, Joseph Nicolas Laurent est à Lisle, en Dordogne avec son régiment. Il n’a aucune nouvelle de sa famille et lance un appel dans le journal (alors que ses parents ne savent pas lire…).

Son neveu Hubert Timothée Lherbier, nommé d’après son père et son grand-père, expire dans une ambulance des suites de blessures de guerre en janvier 1915.
Raymond Lherbier, le fils de son aîné Laurent Nicolas Joseph, devient engagé volontaire en juin 1915, quelques semaines après ses 18 ans, possiblement incité par la mort de son cousin Hubert. Il fera divers aller-retour à l’hôpital tout au long de la guerre, blessé à de multiples reprises par des éclats d’obus. Son courage en tant que canonnier sera salué par ses supérieurs et sera récompensé par plusieurs médailles. Son papy Joseph Polycarpe peut être fier !

En mai 1919, son frère Augustin Joseph, qui habitait dans le charmant petit village de Fontenay-Loing, décède à Montargis, rue du Faubourg de Lyon, (actuellement rue André Coquidé). Étant issu d’Ablain-Saint-Nazaire, qui fut copieusement bombardée durant la Première Guerre Mondiale, il devint réfugié et s’en alla vivre dans le Loiret, gardant sa profession de mineur dans tous les endroits où il vécut.
En 1921, sa fille Marie Eugénie Laurence, veuve de guerre, se remarie avec Augustin Pronnier, également veuf. Ils ont signé un contrat de mariage, mais il a été reçu le 14 mai 1920, soit plus d’un an plus tôt ! Habituellement, les contrats de mariages sont passés devant notaire quelques jours avant le mariage, voire la veille. Celui-ci coïncide avec l’époque du décès de Joseph Polycarpe, qui eut lieu quelques jours plus tard. Peut-être était-il malade, et son rétablissement était attendu avant de célébrer le mariage ?
Joseph Polycarpe est décédé à l’âge tout à fait respectable de 74 ans. En 1846, l’année de sa naissance, l’espérance de vie masculine était d’environ 40 ans. Juste avant 1914, elle atteignait les 50 ans (la guerre a évidemment beaucoup impacté les statistiques) Mais cette époque ne prenait pas en compte ce qu’on appelle aujourd’hui « l’espérance de vie en bonne santé »
De quoi Joseph Polycarpe aurait-il pu souffrir qui ait hâté son trépas ? Un chercheur nommé Henry Isenberg a écrit un livre très intéressant intitulé « De l’hygiène du houilleur et des maladies qui lui sont particulières » qui évoque plusieurs hypothèses :
Difficile de rester en pleine forme après des décennies dans ces conditions…
Il meurt en 1920 dans sa maison rue de Givenchy à Angres et son second prénom, Polycarpe, est inexplicablement transformé en Thymoté, généralement orthographié Timothée. Il est probable que son fils Joseph, témoin de l’acte, ait confondu les second prénoms de son père et son grand-père. (Les recensements et journaux nous on appris qu’il se faisait simplement appeler Joseph dans la vie quotidienne.)
Joseph Polycarpe laisse sa veuve, Juliette, six de ses enfants, et de nombreux petits-enfants, qui auront à leur tour une riche descendance. Sa vie s’achève sous la IIIe République de Paul Deschanel, après avoir connu cinq régimes politiques différents et des bouleversements majeurs dans la société tout au long de sa vie.

Œuvres
- Alexandre Louis Martin (1887–1954) Huile sur canevas, 140 x 100 cm Collection privée
- Lucien Jonas (1880-1947), « Le Coron à Anzin », 1909, exposition temporaire à St Amand en 2016
- Robert Louis Antral (1895-1939) « Mineurs à Lens », 1920, huile sur toile, Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Châlons-en-Champagne
- Louis-Joseph-Amédée Daudenarde (1839-1907) « On board an emigrant ship, the last hour off gravesend », 1875, musée franco-américain du château de Blérancourt
- Édouard-Jérôme Paupion (1854-1912) « Grand-Mère » 1884, huile sur toile, Musée des Beaux-Arts de Beaune
- Pierre Paulus (1881-1959) « La hiercheuse » Huile sur toile, 125 x 100 cm, Collection privée
- Albert Edelfelt (1854-1905) « Les Lavandières » 1893. Musée de l’Ermitage
- Charles Milcendeau (1872-1919) « La couturière » Musée Milcendeau-Jean Yole, Soullans
- Bernardus Johannes Blommers (1845 – 1914) « Mother and Children in Interior » Aquarelle et gouache, 48x55cm, Collection privée
Sources
- Brochure « De l’industrie des nourrices et de la mortalité des petits enfants », Docteur Monnot, 1867
- Karl-Michael Hoin – Manoir (amazé, non amazé). https://avantlapree.hypotheses.org/64798
- https://www.thelenaweb.com/ssswitzerland.htm
- Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, Sorbonne Université : L’expulsion de travailleurs belges par les mineurs du Pas-de-Calais en 1892
- https://www.archivespasdecalais.fr/Decouvrir/Anniversaires/Anniversaires/Catastrophe-de-Courrieres
Liste de documents trouvés
- Acte de décès de Joseph Polycarpe NOIRET (1844)
- « Deux crises économiques modernes : 1846 et 1848 », Anthony Rowley, paru dans « Revue d’Histoire du XIXe siècle – 1848 » page 82 (1986)
- Acte de décès de Marie Louise PARENT (1851)
- Dessin de maison du XVIe à Ablain-St-Nazaire, Alfred Robaut, (1856)
- Acte de naissance de Rosa Chezeau (1873)
- « Le Courrier du Pas-de-Calais », 27 avril 1873, page ¾
- « De l’industrie des nourrices et de la mortalité des petits enfants », Docteur Monnot (1867)
- « Le Grand écho du Nord de la France » 27 janvier 1891, page 1/4
- Carte d’embarquement de son frère Augustin LHERBIER (1895)
- Liste de passagers du SS Switzerland (1895)
- Fiche militaire de son fils Laurent Nicolas Joseph LHERBIER (1896)
- « De l’hygiène du houilleur et des maladies qui lui sont particulières », Henry Isenberg (1896)
- Liste de passagers du La Touraine (1899)
- « Journal de Fourmies » 24 mars 1901, page 2/4
- « Le Grand écho du Nord de la France » 4 avril 1901, page 3/6
- Fiche militaire de François Pierre Antoine PERCHE (1904)
- « Le Grand écho du Nord de la France » 5 novembre 1905, page 1/6
- « L’Echo du Nord » 23 mars 1906, page 1/6
- Carte postale « Avion, Intérieur de l’église » (1908)
- « La Plaine de Lens », 23 novembre 1911, page 2/4
- « Décret de Mobilisation Générale du 1er août 1914 »
- « La Gironde », 28 décembre 1914, p. 2/2
- Carte postale d’Ablain Saint Nazaire, Cote 5 Fi 001/70 (1915)
- – Fiche militaire de son petit-fils Raymond LHERBIER (1915)
- Décès « Mort pour la France » François Pierre Antoine PERCHE (1917)
- « Bulletin des réfugiés du Pas-de-Calais » 10 août 1919, page 4/4
- acte de mariage de sa fille Marie Laurence Eugénie LHERBIER (1921)
- Photographie de Marie Joseph LOUART envoyée par Patricia F, son arrière-petite-fille (années 1940)














